Le combat de Kendô est une discussion... animée !

Publié le par Jean-Pierre LABRU

Le combat de Kendô est une discussion... animée !

Par Jean-Pierre LABRU, renshi 7e dan de Kendô

 

Le combat comme une discussion

Depuis toujours dans mon enseignement, j'ai toujours comparé le combat de Kendô à une discussion lors de laquelle chacun cherche à faire valoir son point de vue, voire de convaincre.

Chacun possède des arguments, plus ou moins valables, plus ou moins pertinents. Et chacun est plus ou moins convaincu que ses arguments sont les bons. J'assimile ici les arguments aux intentions, aux idées à véhiculer.

Se préparer à discuter

Mais avant d'en arriver là, encore faut il savoir formaliser ses arguments et pour cela, depuis qu'on est né, on apprend à parler, à enrichir son vocabulaire afin, le jour donné, de trouver le mot juste, celui qui fait mouche...

La grammaire relie tout ça, mettant en pratique, et donnant aux idées une rythmique et un ordonnancement des mots et ainsi de la force à l'idée qu'on veut faire passer.

Lors de la discussion, quand les arguments adverses seront en passe de nous déstabiliser, il nous faudra toute notre force de caractère, forgée à l'école de la vie, pour donner à nos idées la chance d’exister et de prendre part au débat.

Désormais vous imaginez aisément le parallèle.

Le vocabulaire :

Les suburi et le kirigaeshi développent le maniement de l'arme et l'utilisation de son corps

La grammaire :

Les katas, les kihon et l'uchikomi geiko apportant l'à propos de l'utilisation de telle ou telle technique, le bon rythme, la gestion de l'espace-temps qu'est la distance (maaï) et ceci dans une quasi réelle condition d'utilisation.

La force de caractère, la volonté, la conviction :

Le kakarigeiko bien entendu, mais aussi l’ensemble des exercices proposés au Kendô à condition qu'ils soient réalisés avec intensité et dans un soucis d'amélioration constante. Et attention, l'un ne va pas sans l'autre !

Qui peut dire qu'il tient un aller retour une une seule inspiration lors de tous ses kirigaeshi de tous les entraînements de l'année ?

L'indépendance d'esprit :

Un sujet qui m'est cher et que je trouve un peu trop en option de nos jours... et de tous temps d'ailleurs !

J'aime beaucoup la citation suivante de Marc Aurèle dans "Pensées pour moi même" :

"Développe en toi l'indépendance à tout moment, avec bienveillance, simplicité et modestie."

L'application immédiate que je vois à ce principe est de ne pas se laisser influencer par le partenaire mais tout en prenant en compte tout le contexte et les forces en présence. Par exemple, votre partenaire vous montre si ostensiblement Koté que vous attaquez sincèrement mais au final très naïvement. Vous avez alors toutes les chances (ou plutôt les risques) de recevoir un superbe ojiiwasa (contre-attaque).

Je dirais, et cela peut étonner, que c'est le Kendo no kata qui peut apporter cet aspect. Je le démontrais encore samedi au Budo à l'entrainement.

Sachant à l'avance ce que le Shidachi va faire, combien d'entre nous n'attaquent pas réellement. Ils sont dépourvu soit de sincérité, soit, le plus souvent, d'indépendance d'esprit à ce moment précis; Cette capacité de ne pas laisser altérer sa technique par un élément extérieur.

La démonstration était en armure et je faisais faire le 5e kata Gohonme avec une frappe au shinai sur armure.

Etant en Shidachi et faisant semblant de réaliser le suriage, l'Uchidachi voyait son attaque de men de désagréger littéralement sans que je ne n'aie même effleuré son shinai.

On pourrait retrouver ces travers sur Ipponme et quasiment tous les autres mouvements des kata.

Selon moi, cette indépendance d'esprit, à tout instant, est la même qui fait qu'un arbitre donne son propre avis lors d'un ippon sans suivre l'avis des autres arbitres... à tort ou à raison d'ailleurs, mais c'est SON avis !

En conclusion

Sans cesse augmenter son vocabulaire, pratiquer la grammaire, travailler sa volonté tout en travaillant à chaque instant son indépendance d'esprit. Espérant toutefois en avoir convaincu certains, a minima, ce sont des "conseils pour moi même" !

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Dominique 09/02/2015 13:09

- "Sachant à l'avance ce que le Shidachi va faire, combien d'entre nous n'attaquent pas réellement. Ils sont dépourvu soit de sincérité, soit, le plus souvent, d'indépendance d'esprit à ce moment précis."


- Tout à fait d'accord avec Jean-Pierre.
Je rajouterais un autre élément dans cet apprentissage de l'indépendance d'esprit:
"La confiance en soi".

- L'esprit humain est complexe (pléonasme), à titre d'exemple, j'ai pratiqué pendant 26 années le Kendo avec un professeur japonais 7eme Dan. La différence de niveau était telle, (est toujours d'ailleurs) que à chacune de mes attaques je savais que je n'avais que très peu de chance de marquer un point (un Ippon serait prétentieux) mais j'essayais malgré tout.

- Mon problème majeur a été que pendant toutes ces années d'apprentissage (à la dure), mon professeur m'attendait avec sa pointe bien centrée sur ma gorge. Et évidemment dans la plupart de mes attaques je venais m'empaler sur cette pointe qui me laissait de jolies balafres sur le cou pendant le reste de la semaine.

- Au bout de quelques années de ce régime, j'ai perdu confiance en moi, et mes attaques étaient toutes calculées et réfléchies, non pas pour trouver l'opportunité, mais pour ne pas me faire empaler.
Des attaques vides de tout esprit de Sutemi.

- La vie m'a fait changer de club et de professeur. Ce dernier ne laisse rien passer en combat, mais il ne m'a jamais empalé et a su me redonner confiance.
Cela fait maintenant 4 années que je pratique, et je dois dire que c'est simplement depuis un an que j'ai commencé à lancer mes attaques sans aucune appréhension et dans l'état d'esprit de Sutemi. (Soit au bout de 30 ans de Kendo)

- J'imagine que je ne suis pas un cas unique.
Chaque individu a une capacité de gestion de la confiance. J'en conclu pour ma part, que mon apprentissage du Kendo aurait dû être inversé.

Apprendre la confiance pendant les premières années afin de lancer des attaques sans appréhension. Puis petit à petit, augmenter la pression, l'apprenti kendoka étant alors apte à recevoir des attaques de plus en plus fortes, sans s'émouvoir.

Jean-Pierre LABRU 10/02/2015 06:47

Bonjour Dominique, intéressant point de vue en effet. La confiance en soi est un facteur améliorant dans ce cas. Tu abordes également la relation professeur/ élève en Kendo et c'est un sujet que je tenterai d'aborder bientôt. Merci à toi. Jp

Jonathan 09/02/2015 09:24

Superbe parallèle qui aide à la compréhension directe de vos propos! Lecture agréable pour ce lundi matin avant le boulot.

Hâte de lire votre prochain article!

Jean-Pierre LABRU 10/02/2015 06:48

Merci Jonathan, sans doute que le prochain abordera le sujet essentiel de la posture. Merci pour tes encouragements. Jp