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Vue des coulisses d'un passage de grades en Kendo

Publié le par Jean-Pierre LABRU

Nous avons eu le 24 avril 2021 une discussion au sujet du passage de grades au Kendô.

Répondant à plus de 30 questions posées préalablement, j'ai aussi tenté de répondre, toujours avec ma propre vision des choses, aux quelques autres questions venues en séance.

Je vais, dans les lignes suivantes, vous retranscrire au mieux nos échanges.

Préambule

La notion de passage de grades en Kendo, mais j'imagine à l'instar des autres Budo japonais, est un concept que l'on ne retrouve pas forcément dans les modes d'évaluation des formations de nos institutions occidentales.

Le mot "Shinsa" en japonais que l'on traduit par "examen" peut aussi avoir une connotation qui le fasse se rapprocher du mot "soutenance" (de thèse) ou aussi "audition", comme une audition pour un rôle : seriez vous retenus pour le rôle correspondant au grade que vous présentez ?

Nous nous retrouvons devant, non pas un jury de critiques pensant détenir la vérité sur ce qui est beau, juste, fort et convenable... Nous nous retrouvons devant un jury composé de Senpai (au sens littéral : "qui est passé avant") qui ont dans leur vécu été confrontés à ce que nous vivons aujourd'hui.

Ce vécu de chacun des jurés correspond à ce prisme par lequel ils apprécient ce que nous leur démontrons.

L'évaluation qui est faite pourrait donc se délimiter au périmètre de pratique même du juré mais le plus souvent, et c'est un des buts du Kendô, sa personnalité s'étant développé et ouverte avec les progrès, il saura élargir son champs d'évaluation à beaucoup plus large que ses propres conceptions de la pratique, affinités ou capacités de réalisation.

Et donc, et la discussion aurait pu s'arrêter là, le secret d'un passage de grade réussi est de faire, le plus possible, l'unanimité parmi l'ensemble des vécus des jurés siégeant dans le jury. Beaucoup de réponses à nos questions se retrouvent dans cette conception de la composition du jury : des Hommes et Femmes avec un vécu, apportant leur propre sensibilité dans la balance de leur jugement.

 

La préparation

 

La tenue

Plusieurs questions sur la tenue qui nous ont amenés à se dire que la tenue du passage de grade doit être, mais c'est écrit dans le règlement, propre, en bon état et répondant aux critères de sécurité pour la pratique du Kendô. Par exemple, dans mon dojo, j'ai refusé à un élève l'autorisation de pratiquer avec une armure japonaise des années 20... 1920...

Ce qu'il est communément admis c'est que le keikogi et hakama doivent avoir la même couleur tant en couleur elle même (bleu, blanc) qu'en décoloration de bleu.

Adaptée à la physionomie du pratiquant, la tenue devra refléter toute l'attention et le soin que le candidat aura apporté à son habillage.

Nous avons eu la question de savoir à partir de quel grade utiliser une tenue en coton. Il n'y a pas de réponse formelle à ce type question. Me concernant, j'ai eu mon premier hakama coton pour mon 3e dan par conséquent, je pourrait commencer à trouver étrange qu'un candidat au 5e soit toujours avec un hakama tergal. Mais encore une fois, ce n'est qu'un ressenti basé sur mon vécu... ainsi que le désagréable souvenir d'avoir transpiré dans un hakama tergal.

 

Comment se préparer

Bien entendu, la question de la preparation revient souvent.

Comme je l'ai évoqué, selon moi, le grade est quelque chose qui reflète notre niveau... de tous les jours. Il y a une phrase que je dis souvent : "On n'est champion que d'un jour mais le grade que l'on a obtenu, on se doit de le mériter lors de chaque entrainement."

Cependant, l'exercice de présenter son grade, exposer son meilleur kendo pendant 1minute 30, n'est pas quelque chose dont nous avons l'habitude. On peut alors penser organiser des stages pour se mettre en situation lors de Tachiai avec des partenaires de son niveau ainsi qu'un auditoire ; et recueillir les avis des sensei présents.

La notion de se préparer consiste selon moi à se préparer le plus possible à être soi-même dans son meilleur jour. Cela ressemblerait plus une préparation mentale, comme avant un oral d'examen, en ayant suffisamment confiance dans ses games. 

Quand on ne possède pas à proximité de partenaires de pratique de niveau supérieur ou équivalent, il peut être plus difficile de se préparer. C'est valable ici, mais aussi dans tous les cas, il faut investir sur la recherche personnelle, le retour sur soi, faire (keiko, uchikomi, kirigaeshi, kata…) et se filmer afin de faire corroborer la sensation de l'intérieur (proprioception) avec ce qu'on voit sur la video (c'est un exemple) et le mettre en regard de nos attentes…  Il existe le mitori keiko, "l'action d'être spectateur", en développant suffisamment l'empathie pour se sentir "à bord" du combat que l'on regarde : c'est extrêmement instructif.

Quant à l'état d'esprit à avoir pendant le passage, je retiens cette phrase d'un sensei japonais entendue récemment : "Un passage de grade c'est comme un shiai, il faut avoir la même attitude mentale, tout en sachant que les point reçus ne sont pas le plus important." Libéré de la peur de perdre son combat, il ne peut rester que du positif, du constructif.

 

Comment savoir qu'on est prêt

Alors à moi de vous poser une question : "Faut il attendre d'être prêt pour présenter un grade ?"

De toute façon, je pense sincèrement que nous ne saurons vraiment si nous étions prêt qu'après avoir passé le grade. Ce n'est pas forcément le résultat qui répondra à cette question, mais la façon dont on a vécu notre passage, le ressenti qui nous est venu par rapport à ce moment d'exposition de notre Kendo aux regards des sensei.

C'est important de voir le passage de grade comme un enseignement sur nous même, guidant nos progrès futurs en nous donnant des axes de travail.

 

L'organisation 

 

Critères de présentation

Tous les critères de présentation sont clairement exprimés dans les différents règlements des grades selon les pays ainsi qu'au niveau Européen. Je profite de l'occasion pour vous encourager à aller les lire, vous les trouverez sur les différents sites web de vos fédérations.

 

Contenu des passages

En France, le Kirigaeshi est demandé systématiquement jusqu'au 3e dan et à la diligence du président du jury à partir de 4ème dan. Il permet effectivement de noter chez le candidat certaines qualités que l'on pourrait tout aussi bien découvrir dans les keiko. Personnellement, en plus du côté "délassant" du Kirigaeshi préalablement aux Keikos, je suis convaincu qu'il peut aussi permettre de "rattraper" un candidat n'ayant pas eu la loisir de s'exprimer pleinement lors des Keikos. Le rôle de Motodachi est particulièrement regardé pour les notions de rythme et surtout de distance qu'il se doit de démontrer.

Il a été essayé pendant quelques années, en France, de faire réaliser les Kata préalablement au Keiko et leur attribuer un critère éliminatoire. Le but était de valoriser le Kendo no kata et ainsi faire progresser le niveau général par les vertus qu'il confère. Faire présenter les kata à tous les candidats faisait allonger le temps que durait le passage ; je suppose que c'est pour cette raison que nous sommes revenu à l'ancienne formule.

Quoi qu'il en soit, les kata sont et demeurent éliminatoires. Le candidat qui n'aurait pas satisfait aux Kata possède un délai d'un an pour les repasser.

Appel aux jurés d'examen, je vous en prie, jouez pleinement votre rôle et n'hésitez pas à mettre une X dans la case Kata si nécessaire... et donc insuffisant.

 

Composition du jury

La composition d'un jury n'est pas aisée. Comme nous l'avons dit précédemment, les différents vécus qui siègeront apporteront de la valeur aux grades qui seront attribués. En tant que "compositeur" de jurys, j'essaye le plus possible de diversifier les expériences en présence afin que le jury dans son ensemble soit en capacité d'évaluer la valeur sur le spectre le plus large et le plus lumineux possible.

Afin que les jurés d'examen puissent donner des conseils à ceux qui viennent leur en demander après le passage, j'ai mis en place une feuille d'évaluation en deux parties : une partie va à la comptabilisation des résultats tandis que la deuxième partie, sur laquelle le juré a pris des notes en face des numéros des candidats, reste en possession du juré lui même.

 

L'évaluation

 

Les attendus

Je dirais que quelque soit le grade, et ce n'est pas évident à percevoir, une des attentes des jurés est de bien évaluer que le candidat est sur le chemin des progrès.

Alors bien sûr, selon les grades, les attentes sont différentes bien que se cumulant de grade en grade.

A une époque une liste existait comportant les attentes techniques selon les grades ; ce serait réducteur et pléthore de contre-exemples existent de nos jours. Au début du Kendo en Europe, cela a permis de structurer nos progrès. De nos jours, nos jurés d'examen sont suffisamment expérimentés pour se départir d'une telle liste et évaluer en leur âme, conscience et vécu, le niveau des candidats.

Rappelons nous qu'il s'agit d'un examen et que c'est notre propre niveau intrinsèque qui est évalué et sans être en comparaison de celui de notre partenaire. Il se peut qu'aucun des deux ne prenne le dessus et pourtant tous les deux peuvent obtenir le grade. Le jury devra évaluer la capacité à, plutôt que de se baser sur les Yukodatotsu délivrés.

La première chose que les jurés regardent est l'attitude générale composée de l'habillage, le maintien, la démarche, l'étiquette, toutes ces petites choses qui prennent de plus en plus d'importance à mesure que le grade espéré augmente. 

Personnellement, pour les hauts grades, je n'ai jamais vu le cas ou une étiquette déplorable se traduisait par un keiko valable par la suite.

En plus de tout ceci, je dirai même : découlant de tout ceci, pour les hauts grades arrive le concept de "shodachi". Littéralement "le premier sabre". Imaginons, deux candidats au 6, 7 ou 8ème dan qui arrivent pour saluer.

Leur démarche, peut être même avant, la façon qu'ils avaient d'être assis sur leur chaise, leur attitude générale est déjà évaluée.

Leur façon de saluer (voir mon précédent article "Reï") exprime leur état d'esprit comme un jeter de sel peut le faire au début d'un combat de Sumo.

Les 3 pas et le Sonkyo sont déjà emplis de Kime. Ils se relèvent, le combat avait déjà commencé, le premier Kiai, le premier échange : Shodachi.

Voilà, beaucoup est déjà écrit, il ne reste que très peu de chance de renverser le jugement déjà quasi fait dans la tête des jurés.

Shodachi n'est pas forcément victorieux mais il doit être intense (Kime), engagé (sutemi), pertinent (Riai) et... donnant une furieuse envie de voir la suite.

 

Le jugement des jurés

Nous l'avons déjà évoqué, chaque juré juge en fonction de son vécu, de ses affinités, des compétences priorisées qu'il considère devoir être acquises et démontrées pour le grade considéré, de la largeur de son spectre d'évaluation, plus large que sa propre pratique. Vient ensuite la prise en considération d'autres facteurs comme les conditions de présentation (type sol, planning, ...), l'âge des candidats, les handicaps qu'ils soient temporaires ou non.

Les candidats sont classés par âge pour la présentation de leur grade ; les groupes de passages (Gumi de 3 ou 4) sont le plus possible harmonisés en tenant compte des tranches d'âge.

Le devoir du juré d'examen est, non pas de sanctionner la performance du candidat mais son niveau. Et je peux comprendre que l'on puisse faire l'amalgame. C'est ainsi que dans beaucoup de passages de grades, la performance qui est associée au niveau des plus jeunes tend à éclipser, aux yeux des jurés, le réel niveau des plus anciens.

Le jugement d'un candidat ayant un handicap, préalablement identifié auprès des organisateurs puis du président du jury, doit tenir compte des capacités/incapacités de réalisation de la performance et malgré tout, et c'est la seule chose qui compte, évaluer le niveau.

Ensemble, Jurés, soyons bien vigilants à prendre en considération ces deux aspects !

 

Quotas de réussite

Une question m'a été posée après la conférence, je vous la livre ici :

"Nous voyons régulièrement, en Europe et au Japon, des pourcentages de réussite qui sont, d'année en année, approximativement les mêmes pour la réussite des hauts grades. Existerait-t-il des quotas ?"

La réponse est : "Non" bien évidemment. Je comprends que l'on puisse se poser la question mais pour avoir organisé et siégé dans ce type de passage de grades, je peux vous assurer que le résultat ne dépend que du nombre de voix des jurés et qu'il n'y a pas de concertation entre eux.

 

Conclusion

Merci à tous pour votre participation !

J'ai rapidement écrit cette synthèse pour répondre à la demande de ceux qui n'ont pas pu être présents et aussi pour profiter de la fraicheur de ma mémoire. J'espère que j'ai pu retraduire la substance de nos échanges dans un Français compréhensible.

N'hésitez pas à rebondir sur cette synthèse et poser d'autre questions.

A bientôt sur les parquets !

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Tout commence par le Salut et se finit par le Salut !

Publié le par Jean-Pierre LABRU

 Crédit photo © Vanessa Maira

"Reï ni hajimari Reï ni owaru !"


Depuis la nuit des temps, le salut a toujours marqué un début ou une fin ; quelque part comme naître et mourir : saluer fait partie de la vie !

Dans les diverses disciplines du Budo, le salut (Reï) est délivré à de multiples occasions et dans toutes les circonstances pour marquer le début et la fin ; et tous, nous nous accordons à ce que cela signifie le respect et la gratitude que nous portons que ce soit envers le Dojo, un professeur, un Sempai, un partenaire de pratique, …

 

Le sens premier, comme une première illustration 
 

En Japonais ancien, "Reï" s'écrivait en combinant deux idéogrammes.

Le premier, “rituel divin" nous évoque immédiatement que le salut provient de la démonstration d'une déférence envers une personne, une instance que l'on place plus haut que soi-même.

Le deuxième, "abondance d'offrandes" possède un double sens.

En effet, on peut considérer que nous même, par cette démonstration, nous prodiguons des offrandes que l'on imagine être par exemple : le respect, la loyauté, l’estime…

Et puis, j’y vois une autre interprétation, s’ajoutant à la précédente, que je traduirai ici par "trésor de bienfaits". Où cette attitude physique et mentale, dans laquelle nous nous mettons consciemment, se réfléchit sur notre cible et nous revient comme un bénéfice pour nous-même. Je développerai ce point plus avant.

J'avais toujours considéré le salut comme un élément typiquement japonais qui se devait d'être reproduit et ainsi s'inscrire dans la tradition ; le respect de l’autre, du dojo, des anciens.  Le salut, pour moi, était totalement dirigé vers, et à l'attention de l'autre… par politesse.

Et si un discret bénéfice pour soi-même pouvait également s’y cacher ?

 

Une école des bonnes manières 


 Au Japon, il existe, telle une école de Kenjutsu, une école de Reïhô (Politesse) :

L'Ogasawara-ryū* a été créée quand Ogasawara Nagakiyo est entré à la cour, à Kyoto en l'an 1186, comme instructeur de Minamoto-no-Yoritomo, fondateur du Shogunat de Kamakura.

L'Ogasawara-ryū est une école d'étiquette (Reïhô), de tir à l'arc (Kyudo) et de tir à l'arc monté (Yabusame), qui considère l'étiquette comme la pierre angulaire de ses techniques.

Quand on mentionne l'étiquette dans les Budo, la première chose qui vient à l'esprit de la plupart des gens est une image de formalisme et de rigidité. Ce qui vient ensuite inévitablement, pour nous occidentaux, prend la forme d'une liste de règles qu'il "convient" de réaliser, ou de formules à proférer, afin de respecter l'ancestrale tradition des arts martiaux et par là même, la culture japonaise et sa société en général.

Ce qui est plus délicat encore pour la compréhension du Reïhô, c'est qu’il est trop souvent perçu comme une, encore plus longue, liste d'interdits que certains Sempai zélés nous intiment d'appliquer.

J'ai encore ce souvenir de la fameuse interdiction de se dire bonjour en se faisant la bise sur le dojo. "Eh bien oui, vous comprenez au Japon cela ne se fait pas !". Tout ceci était sans tenir compte qu’au Japon, la bise n'est nulle part une pratique utilisée pour se saluer, alors oui en effet, dans les dojos non plus.

L'Ogasawara-ryū, enseigne que le simple fait d'imiter la forme n'a pas de sens ; le sentiment que l'on a envers l'autre est essentiel. Lorsque deux personnes s'inclinent l'une vers l'autre, il est important que le sentiment des deux personnes se répercute de l'une sur l'autre. C'est cette réverbération qui donne vie à l'échange entre les deux parties, et qui donne la vie et le sens au Reï.

NB : « Reïhô » représente le code de politesse tandis que le terme « Reïgi », que l’on emploie également, rassemble les rites de la politesse japonaise.

J'en profite ici pour vous encourager à lire les écrits de Monsieur Yoshimura en la matière (notamment dans le N°46 de l'écho des dojos, la revue du CNK des années 90).

 

*Ogasawara-ryū : 

 

 

L'importance de la préparation 


"Celui qui a oublié de se préparer, se prépare à être oublié !"

Il est évident pour toute personne ayant dû régulièrement avoir à se concentrer, se recentrer avant un événement afin de se hisser au mieux de ses possibilités : la puissance du cérémonial comme un des éléments de la préparation mentale et physique demeure incontournable.

SUMI Masatake sensei, très aimé des pratiquants français et européens, conseille avant une compétition, de mettre en ordre sa chambre, son appartement afin que par voie de conséquence notre esprit le devienne également.

Ensuite dans les vestiaires, l'apprêtage précis du Keikogi, du Hakama ou du Kimono ; et puis dans le Dojo, l'ayant préalablement salué en conscience, la préparation des armes, éventuellement les nouages de l'armure pour les plus harnachés d'entre-nous.

Minutie toute japonaise, cet art de faire les nœuds nous permet de bénéficier d'un support concret à notre préparation mentale. Qui d'entre nous n'a pas vu un de ses Himo (cordons) se défaire en pleine action en raison d'une préparation trop légère, ou dilettante ou distraite.

 

Une attitude intérieure délibérément choisie 


Nous connaissons tous des styles de Kendo et de personnalités avec lesquels nous apprécions échanger et a contrario, certains vers lesquels nous ne sommes pas naturellement attirés.

Imaginons un jour, trouvant le courage, ou notre sensei suscitant le courage chez nous, ou bien par le truchement mathématique de la loi des intervalles lors d'un Mawari-geiko, nous nous retrouvons face à notre pire cauchemar kendoistique. Dans ce contexte, avez-vous remarqué combien il est difficile pour nous de produire notre meilleur Kendo ?

Le premier réflexe, et c'est humain, est d'en imputer la responsabilité à cette même personne. Mais voilà, si nous sommes honnêtes avec nous-même, nous savons que beaucoup de cet inconfort provient de notre propre sentiment a priori. Ce sentiment, ce jugement, sur le kendo et/ou sur la personnalité de ce pratiquant, ne reflèterait-il pas notre propre incapacité à se départir des difficultés qu'il nous fait expérimenter ?

Et le fait d'être empreint de cet état d'esprit avant l'échange, ne serait-ce pas la raison profonde de notre inhibition ?

Des deux, j’en suis intimement convaincu.

Rétrospectivement, mes meilleures, mes plus accomplies, mes plus satisfaisantes expériences de shiais ont été partagées avec des personnes que j'affectionnais particulièrement ; sans pour cela qu'on soit proche, cela relevait plus de l'estime que je portais à leur personnalité kendoistique.

A un journaliste qui lui demandait son secret pour être si fort quel que soit l’expert émérite lui faisant face, NAKAKURA Kiyoshi sensei* avait répondu ainsi : "J'aime immédiatement mon adversaire !"

* à lire absolument "Un diable d'homme" traduit du japonais par Georges BRESSET

  

Le "trésor de bienfaits"


Nous avons vu que le salut, Reï, transmettait un message de respect envers un destinataire et que nous-même pouvions recevoir un tel message d'un partenaire de pratique. Comme le prône Ogasawara-ryū : "…le sentiment des deux parties se répercute de l'une sur l'autre…". Ces messages envoyés auraient donc des répercussions sur le destinataire, oui mais pas seulement.

On entend souvent parler dans le bouddhisme en particulier, et dans beaucoup de religions en général, de cette fameuse gratitude que l'on "doit".

Sans pour cela devenir prosélyte, demeurant œcuménique, voire athée, la notion que je propose d'aborder tourne autour de cette gratitude, comme une attitude délibérément choisie.

Quand nous saluons un partenaire, nous remercions l'Homme de se tenir devant nous, du moment de vie que nous allons partager, par avance, de tout ce qu'il va nous apprendre…

La gratitude, cette part de modestie qui s'exprime, concède notre interdépendance : sans nos partenaires, pas de voie de progrès, pas de voie tout court !

Personnellement, je salue aussi le parcours de l'Homme ; nous avons tous un parcours qui nous a amené jusqu'à ce moment, ici et maintenant. Et qui sait, après cet échange, nous ne nous reverrons peut-être jamais plus.

 ...

Un jour, tout en faisant naître en moi cette ferveur, cette énergie pugilistique de début de jigeiko, j'initiai et alimentai cette gratitude envers mon partenaire.

Et, plutôt que tenter de le repousser du bout de la pointe du sabre, j'acceptai l'augure de le laisser entrer dans ma distance, à portée de main, de tir, de coupe.

Cette NAKAKURA attitude, moteur du rapprochement vers mon partenaire, provoqua chez moi une désinhibition des a priori, la disparition de la peur de l'inconnu et de la peur de l'échec.

Quoi qu'il eût bien pu se passer entre nous ce jour-là, nous en fûmes ressortis tous deux grandis d'une expérience, née d'une rencontre, qui fut ici et maintenant.

Et chacun reprit sa route, son chemin, sa voie… "Ichi go ichi é" : "De toute une vie, une unique rencontre".

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30 mn pour 30 ans de recherche du Ki Ken Taï no Itchi

Publié le par Jean-Pierre Labru

Conférence du 04 avril 2021 

Lorsqu'on m'a demandé une intervention sur le Ki Ken Tai no Itchi (KKTnI), j'ai commencé à faire une analyse de mon ressenti sur ce point tout en me remémorant et intégrant les étapes par lesquelles j'étais passées pour en être à ce que je produis aujourd'hui comme KKTnI.

J'ai identifié 4 étapes, étalées sur plusieurs dizaines d'années de pratique d'une intensivité somme toute assez relative comparativement à des professionnels japonais pratiquant plusieurs heures par jour tout au long de leur carrière.
Il existe peut être un avantage dont je peux avoir profité pour favoriser mes progrès. Je l'identiferais comme une pratique explorative, en conscience, avec une constante remise en question de ce que je crois avoir acquis et ceci sans tomber sur une dépréciation systématique de mes réalisations.
J'ai donc réussi à réaliser la catégorisation des 4 étapes suivantes.
Il faut voir ces étapes comme réparties sur longue période d'où le nom de cette intervention : "30 mn pour 30 ans de Ki Ken Taï no Itchi"
Afin de percevoir l'imbrication de ces étapes, vous pouvez imaginer des poupées russes. La première étape représente la plus grande des poupées ; grande… et creuse. Les étapes suivantes viennent en combler le vide intérieur et ainsi donner une densité progressivement de plus en plus forte du KKTnI.


Etape 1 : La Synchronisation 

Prenons ici le KKTnI comme une équation du type (Ki + Ken + Taï ).T = KKTnI où les 3 éléments du KKTnI se consolident à  l'instant T.  

Cette première étape a représenté pour moi l'époque de mes débuts jusqu'au 2ème dan consommé; Soit une dizaine d'années, en effet, ayant commencé enfant, je n'ai passé mon 2ème dan qu'à l'age de 18 ans.

Pendant cette période de notre pratique, deux KKTnI nous sont enseignés : celui du suburi avec une synchronisation sur le retour du pied gauche (suri-ashi) et un deuxième, nous induisant à nous synchroniser Kiai et frappe du sabre lors de l'impact du pied droit sur le sol (Fumikomi-ashi).

Cette double explication du KKTnI peut s'avérer quelque peu troublante pour ceux comme moi, qui essayent de comprendre intellectuellement la chose.

A ce stade là, il faut travailler les deux en se disant que plus tard, dans la poupée russe suivante, nous découvrirons pourquoi et comment, si et seulement si la qualité de travail en conscience aura été régulière sur ces deux aspects premiers du KKTnI.


Etape 2 : Transmission solidienne

La transmission solidienne est notamment une notion liée au bruit. Le bruit étant une onde, s'il rencontre un solide qu'il peut faire vibrer et lui faire ainsi transmettre son onde, le bruit peut traverser une cloison et nous faire sentir un petit peu comme si nous partagions plus que des relations de politesse avec nos voisins.

Cette période dans ma progression du KKTnI voit s'ajouter à l'étape précédente, une notion de transmission de la puissance de notre corps dans notre coupe. Cette notion dont parle Monsieur Yoshimura :"poser votre ventre sur votre sabre".

J'ai également pratiqué un peu le Jodo et notamment le suri-otoshi du Jodo qui m'a fait appréhender et intégrer cette notion à ma pratique. J'ai l'ai retraduit par "venir s'asseoir" sur le sabre du partenaire afin qu'avec nos mains seules, il ait l'impression d'avoir tout notre corps s'appesantissant sur sa lame lors du suri-otoshi.
C'est donc à ce moment là de ma pratique que j'ai commencé à me rendre compte des aspects de cohésion corporelles rattachées à la notion de Hara. Oui, il se passait quelque chose dans cette région là; quand j'étais vraiment bien concentré, que mon Kiai était à son maximum et donc que sa préparation était suffisamment intense. 
Et donc par ces recherches de cohérence, le ventre, centre de production, de rassemblement d'énergie est un peu comme un réservoir, rempli de la respiration, intensifiant la cohésion globale du corps et qui permet de se rattacher les moyens de locomotion que sont nos pieds : notre ashisabki, mais aussi notre sabre.

Beaucoup de Kakarigeiko, Kirigeashi après… le volume mais pas seulement, surtout ne pas se mettre en mode automatique et attendre que cela passe.

Alors oui, je ne cache pas que j'ai souffert quelque peu dans mon corps certaines fois mais aussi dans mon orgueil quand on sent que notre volonté faiblit alors qu'une petite voix nous dit, "ça suffit, pourquoi fais tu cela ? Arrête…".

C'est alors, entre vous et vous-même, que vous vous apercevez si vous pouvez, si vous avez la force intérieure pour, surmonter cette difficulté. Et cette volonté qui grandit votre Kiryoku vous permettra d'accéder, qui sait, à la poupée russe qui vient après…

Et donc cette transmission solidienne, que nous permet cette synergie de tout le corps à l'impact du KKTnI, transmet l'onde de notre puissance du déplacement, de notre ferveur et détermination, dans la cible atteinte par notre sabre.

Cette cible d'ailleurs nous renvoie tout un lot d'informations, captées à travers l'intimité produite par les mains étroitement reliées au Sabre.

Ces vibrations nous informent sur la zone frappée, la qualité de notre coupe, la pertinence de notre action en général.

Confiants que nous sommes en notre toute récente réussite, nous pouvons ainsi délivrer un zanshin serein et jubilatoire.


Etape 3 : la catalyse

L'explication de cette étape-ci requiert une certaine capacité d'acceptation de l'intangible car c'est sur ces terres que je vais m'aventurer.
Je vous livre ici une réflexion par rapport à ma pratique personnelle et pour laquelle maitre Kong disait : "L'expérience est une lanterne qui n'éclaire que le chemin parcouru !"
En souhaitant que malgré tout, mes mots éclairent par chez vous également… 

Définition du Net : "Le phénomène de résonance s'accomplit lorsque l'amplitude des oscillations d'un système augmente sous l'influence d'impulsions régulières, de fréquence voisine de la fréquence propre dudit système."

Il faut se figurer ici la montée en résonnance de notre propre corps,

  • Le Ki, Kiaï, la ferveur comme un catalyseur du...
  • Tai, le corps, qui, par sa montée en disponibilité explosive peut décupler la puissance du...
  • Ken transmettant la vibration de puissance lors de la frappe.

Ces 3 énergies potentielles qui enflent, s'entrelacent et s'auto alimentent l'une l'autre pour converger de façon irrémédiable et surtout déterminée par nous même, vers un point précis dans l'espace temps du combat : le Yukodatotsu.

Quand on délivre une frappe de la sorte, la vibration profonde ressentie résonne aussi en nous comme un accomplissement; et quand on reçoit également cette frappe, par cette vibration, le sentiment que l'on ressent fait qu'il n'est pas possible de nier avoir été battu et souvent cela se voit sur l'attitude corporelle générale.

Je vous souhaite à tous, ainsi qu'à moi-même, de pouvoir expérimenter cette phase le plus souvent possible.

Etape 4 : le Kikentai statique

Je me souviens qu'un jour, Jean-Pierre RAICK m'avait parlé d'une notion de KKTnI pour la position "statique" de Chudan no Kamae. Sur le moment, je n'avait pas été réceptif mais je m'étais dit, celle-ci je la garde pour plus tard.

Ce n'est que très récemment, que j'ai commencé à en percevoir les bénéfices potentiels.

Il m'est arrivé à plusieurs reprise de me sentir "confortable" en Chudan no Kamae.

Confortable, non dans le sens de s'y reposer avec délice, mais plutôt un sentiment de puissance adaptative et disponible, stable et confiant.

Je me souviens d'une fois où les diverses tentatives d'attaques de mon partenaire, pourtant 6e dan émérite, me semblaient légères et empesées dans un même temps.

Mon sabre était au centre, et quoi que mon partenaire tente, il se heurtait à une contre attaque, ou un contre seme qui le faisait se retrancher, temporairement, jusqu'à ce qu'une de mes coupes ne viennent le débusquer et le faire résonner profondément.

Ce type d'expérience ne m'arrive encore que trop rarement même si je cherche à les reproduire encore et encore.

Et c'est maintenant que, Jean-Pierre, ta phrase me parle plus de 20 ans après : Merci !

 

Conclusion

Voilà, quand on fait la somme, c'était le compte rendu de plus de 30 ans de recherche autour du KKTnI. 

En espérant vous avoir fait gagner, ne serait-ce qu'un peu de temps sur votre propre recherche.

A très bientôt pour expérimenter ensemble tout ceci sur les planchers.

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